Edito

Lundi 26 mai 2014, 6h45.

 

Je monte dans le train qui relie Paris à Aix-les-bains, et cette fuite vers le Sud de la France me rappelle qu’il y 21 ans jour pour jour, l’Olympique de Marseille ramenait en France la première (et la seule) champions league de Football de son histoire. Enfin une belle journée qui commence donc, petit rictus aux lèvres en souvenir de ce 26 mai 1993 où le petit garçon de 13 ans que j’étais voyait sa ville natale, son pays basculer et chavirer dans l’ivresse de la victoire.

 

Puis, quelques secondes plus tard, je retouve mes esprits et repense…

 

Il y a deux jours, quatre personnes étaient assassinées dans un musée, à Bruxelles. Oui, dans un musée. Lieu deculture, de savoir, sanctuaire des sages et des grands Hommes dans lequel se concentrent nos mémoires, nos histoires, nos passées et nos révoltes, à nous autres êtres humains.

 

Tués donc, mais parce que juifs. Comprenez ! Un homme s’est levé ce matin-là et a décidé de "tuer des juifs".

 

Acte prémédité peut-être, folie humaine surement, il n’empêche.  Ce samedi 24 mai, cet homme s’est réveillé, à peut-être pris un café dans sa cuisine et s’est dit : « aujourd’hui, je vais tuer des juifs ».

 

Quel drôle d’idée ! en 2014, en Europe, en Belgique, à Bruxelles, au 21 rue des Minimes, il est entré dans un musée pour  « tuer des juifs ».

 

Deux jours après ce 24 mai donc, je me réveille avec la gueule de bois des mauvais jours, et ça ne passe pas ; Ça ne passe plus. Et pourtant je le sais, une journée chargée m’attend.

 

Je pars visiter le centre de vacance qui accueillera les jeunes de l’Habonim Dror au mois de juillet prochain. Et dans ce train qui me transporte, je les imagine déjà dans la grande salle d’activité aux murs qui résonneront de ces débats interminables et endiablés où s’affronteront les « pour » et les « contre » un état palestinien ; sur cette pelouse ou se feront  face les deux cages de football qui décideront des gagnants des Droriades 2014 ; dans la salle à manger, dans les couloirs, dans leurs chambres, au téléphone à conter à leurs parents ce qu’ils ont fait de beau aujourd’hui.

Je les imagine partout. Je les sens, je les respire.

 

Mais au fond de moi, toujours ce point noir, cette « tâche » dirait Philip Roth, cette gueule de bois.

Ce 24 mai qui résonne et bourdonne dans mes oreilles.

Ce 24 mai qui  ne me quitte pas. Tiens, « Ne me quitte pas ». Etrange. Dois-je y voir un signe ? « Ne me quitte pas », Jacques Brel, Bruxelles, musée juif… tuerie. Non, de grâce, pas ça. Ne pas souiller, ne surtout pas associer la poésie et l’art à l’inhumain et l’indicible. Intellectuellement, ce serait malhonnête. Et puis, « Je vaux mieux que cela », me dis-je alors. Je m’arrête là et  supprime immédiatement ces données de mon disque dur.

 

Et pourtant ! Aujourd’hui, lundi 26 mai 2014, j’ai mal.

 

Parce qu’il y a deux jours un homme est entré dans un musée et a tiré sur des juifs ;

Parce qu’hier deux  juifs ont été agressés en sortant de la synagogue de Créteil ;

Parce que ce matin, j’ai été tiré du lit au son de mon Iphone m’annonçant par une dépêche AFP que le Front National venait de faire un score historique de 25% aux élections européennes et que le parti Néo-Nazi grec « aube dorée »  montait sur la deuxième marche du podium.

 

Un vent mauvais souffle sur l’Europe…

 

Cette Europe qui a ensanglanté le vingtième siècle et qui s’apprête à saigner le suivant ;

Cette Europe des lumières qui s’éteint petit à petit, à grands ou à petits feux, sous nos yeux impassibles et impuissants ;

 

Alors oui, ce matin j’ai mal. Mal à l’âme, mal à ma conscience d’Homme, mal à Ma France, mal à mon futur, à mes certitudes et à mes espérances. Et ce matin je me dis que si le bon dieu existe, il doit certainement se lamenter et prier les hommes, en se répétant inlassablement : « qu’est-ce que j’ai fait aux bons hommes pour mériter cela » ?

 

Voilà, c’est tout ce que j’avais à dire ce matin, à bord de ce train qui va bientôt arriver sur Aix les bains.

Je vais enfin pouvoir me concentrer sur cette jeunesse juive qui a éloigné ma femme, ma petite fille et moi de notre paisible retraite du 277 rue Dizengoff de Tel-Aviv.  Et je vais continuer à me battre et réfléchir à tout ce que je vais bien pouvoir apporter à cette jeunesse pleine de vie et à l’avenir incertain.

 

Enfin, je tâcherai de donner ce que je suis et transmettre ce que je sais à cette jeunesse qui grandit dans une autre époque que la mienne, qui fût celle de l’insouciance et de l’espérance, cette époque bénie où un soir de 26 mai 1993, nous fêtions la victoire d’un match de football… tout simplement.

 

 

Rony Bendanoune

Shaliah’ Habonim Dror Paris

 

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